Les linguistes novices peuvent parfois perdre le nord lorsqu’ils débutent leur activité de traduction en freelance. Mais il existe des programmes d’accompagnement. Boussole, c’est le programme de mentorat créé par la Société française des traducteurs. J’y prends part en tant que mentore en raison de mes plus de huit années à mon compte.
Le principe ? Créer un binôme pendant une durée d’un an, renouvelable une fois. Ce binôme est composé d’un traductaire ou d’un interprète indépendant expérimenté (plus de 4 ans d’exercice) et d’un débutant. Pour pouvoir accompagner, il faut être membre de la SFT depuis au moins 2 ans et en exercice depuis au moins 4 ans. L’objectif est de guider, conseiller et partager ses expériences avec des membres en début de carrière.
Je participe à ce programme depuis trois ans. Si vous n’avez pas encore lu mon article 5 bonnes raisons de participer au programme Boussole de la SFT, c’est le moment. J’avais accompagné Floriane, qui vit en région Rhône-Alpes et qui avait souhaité renouveler pendant une année.
Cette année, j’accompagne bénévolement 2 jeunes pousses. Toutes deux ont les mêmes combinaisons de langue et des domaines de prédilection similaires aux miens. Au fil de ma participation au programme Boussole, j’ai constaté une certaine récurrence dans les questions posées. Découvrez dans cet article 3 questions que me posent les linguistes novices, et des réponses précises, naturellement.
1— Comment puis-je me démarquer autrement qu’en appliquant des tarifs faibles ?
A) La valeur perçue
Proposer un tarif faible ne fait pas forcément bonne impression, car il réduit votre valeur perçue. La valeur perçue désigne la perception d’un service ou d’un produit, au-delà de sa valeur d’usage et/ou de sa valeur d’échange. Elle est subjective et dépend des besoins du client potentiel, mais également de la perception qu’il peut avoir de l’élément concerné. Que pensez-vous face à un produit très bon marché ? Il ne tiendra pas dans la durée, c’est un gadget, ou la qualité laisse à désirer. Pour vos services c’est exactement la même chose.
B) Attention à votre rentabilité
En appliquant un tarif faible, vous devrez travailler plus vite pour espérer être rentable, ce qui ne sera pas le cas. De plus, en traduisant trop vite, vous commettrez davantage d’erreurs.
En outre, vous vous exposez après livraison à d’innombrables demandes de modifications, des commentaires et risquez de ne pas recevoir de nouveau projet ni de recommandation si le client est mécontent.
C) Misez sur votre savoir et formez-vous
Vous avez certainement de l’expérience dans des domaines précis, vous avez peut-être même exercé un autre métier. N’hésitez pas à en tirer parti et à montrer vos connaissances. Si vous travaillez avec des agences sur divers projets, dans le respect de votre clause de confidentialité, sans citer les clients finaux, vous pouvez décrire le type de textes que l’on vous confie habituellement (la thématique, le ton demandé…).
C’est le moment de mettre en avant ce que vous avez appris dans votre précédente carrière. Pourquoi ne pas choisir cette thématique comme domaine de spécialisation ? Recherchez éventuellement des domaines connexes qui vous intéressent tout particulièrement. Choisissez des thèmes que vous aurez plaisir à creuser, car à travers une expertise approfondie, vous parviendrez à faire la différence. Et pour aller au bout des choses, se former est une preuve indéniable de votre spécialisation. N’hésitez pas à vous inscrire en formation pour asseoir une expertise.
D) La qualité de la relation client
Plus tard dans votre carrière, c’est votre personnalité, votre contact qui deviendra un atout et qui vous aidera à vous démarquer. Les compétences ne suffisent plus aujourd’hui. Toutefois, elles restent la base d’une carrière fructueuse. Si vous avez la personnalité un contact agréable, mais pas les compétences, les clients les plus éclairés le remarqueront très vite et votre popularité ne sera qu’un feu de paille.
Il sera intéressant par la suite de développer ce qu’on appelle les soft skills, telles que l’intelligence relationnelle, la communication, entre autres. Il s’agira également de créer des avantages à devenir et rester votre client. Voici quelques exemples d’avantages : expédier des cadeaux, proposer des offres spéciales, un programme de fidélité, un service de consultation gratuit… Soyez créatifs, mais n’oubliez pas l’intérêt du client.
2 — Je travaille essentiellement avec une agence et sous contrat de non-divulgation. Comment puis-je me créer un portfolio ?
A) Décrivez vos projets de traduction
Décrivez les projets sur lesquels vous avez travaillé et précisez pourquoi vous ne pouvez pas les montrer. Le fait de respecter les modalités de votre contrat et d’appliquer des règles de confidentialité sera apprécié de vos clients potentiels.
Reformulez. Utilisez des périphrases. Vous n’avez pas le droit de montrer les textes ni de citer les clients. Mais vous pouvez dire que vous collaborez avec une agence de traduction qui se spécialise dans les contenus axés sur le tourisme et les hébergements de tourisme par exemple, ou qu’elle vous confie ce type de textes en raison de votre expertise.
Sans rien révéler, donnez des indications sur le sujet. Votre potentiel client aura une idée plus précise du vocabulaire, du public visé, et par conséquent, de la tonalité demandée.
Si vous ciblez un client direct qui exerce exactement dans la même thématique, posez la question au chef de projet de l’agence qui vous confie des missions similaires. Sait-on jamais, vous pourriez obtenir une recommandation ciblée, voire plus. Vous pouvez toujours tenter votre chance. Évitez de citer votre client direct potentiel, naturellement.
B) Évitez de traduire sans autorisation un texte trouvé sur Internet
Vous ne pouvez pas utiliser un texte publié, le traduire puis le publier sans autorisation. L’idée de choisir un texte qui nous plaît, de le traduire et de diffuser notre travail est séduisante. Mais demandez toujours l’autorisation à son auteur en amont.
Si vous ignorez qui est l’auteur ou que vous ne pouvez pas le solliciter pour diverses raisons, procédez différemment.
C) Le réseau
Votre plus proche réseau est précieux. Vous avez une précédente carrière ? Vous faisiez de temps en temps des traductions ? Demandez à vos anciens employeurs, collaborateurs la permission d’utiliser un échantillon de texte pour le traduire et l’ajouter à votre portfolio.
D) Traduire bénévolement pour des associations
Si vous faites du bénévolat et que vous traduisez pour des associations ou encore pour des ONG, demandez à votre interlocuteur l’autorisation de faire figurer quelques échantillons dans votre portfolio. Le bénévolat est souvent bien vu, alors n’hésitez pas à le mettre en avant. Attention à bien faire la distinction par la suite. Dans le cas présent, en traduction, vous proposez vos services contre rémunération ! C’est à vous de décider, en fonction de vos valeurs, les contenus que vous acceptez de traduire bénévolement.
E) Traduire gratuitement pour des projets stratégiques
Travaillez gratuitement pour des projets stratégiques et pour alimenter votre portfolio qui peuvent vous faire gagner plusieurs mois de crédibilité. Demandez en amont l’autorisation écrite d’ajouter le travail à votre portfolio et pas à l’issue de la mission ! Il serait dommage d’accuser un refus après avoir durement travaillé.
Au début, vous avez besoin de pratique, mais convaincre le client potentiel reste extrêmement difficile, car vous vous manquez d’expérience et vous vous retrouvez dans l’incapacité de le rassurer sur la qualité de vos prestations.
Le travail gratuit n’est pas forcément toujours mauvais. Il m’est arrivé de faire des tests gratuitement, lorsqu’aucun délai n’avait été fixé et que je disposais donc de temps pour traduire. Si ce n’était pas le cas, j’en demandais un.
E) Traduire gratuitement pour convaincre votre client idéal
Cette idée est valable pour une entreprise/une organisation avec laquelle vous voulez absolument collaborer. Traduire gratuitement un échantillon de texte contre de la visibilité est à mon avis aussi valable. Aujourd’hui, nous sommes tous visibles et il est difficile de se démarquer. Donc, je pense que le travail gratuit, lorsqu’il est stratégique, peut faire gagner des mois de travail de fond pour vous faire connaître.
Bon nombre de linguistes adressent une (re)traduction de contenus mal ou pas traduits aux clients avec qui ils veulent absolument travailler. Je le pratique également. Le but étant de montrer ses compétences et son investissement. Souvent, cette initiative aboutit à du travail immédiat, sinon différé. Ce qui est certain, c’est que votre nom sera conservé et transmis aux décisionnaires.
Il est possible aussi de traduire gratuitement en échange de visibilité. On m’a proposé de rédiger des articles de blog gratuitement (ou presque) en échange de visibilité auprès de plusieurs marques d’une même niche. L’idée était intéressante, mais aucun cadre n’était proposé (délai, nombre d’articles). Mon tarif rebutait le prospect. C’était donc mal engagé, puisque le tarif semblait être le critère principal.
Traduire gratuitement contre de la visibilité ne doit pas être subi. À vous de le choisir et non au client de vous le proposer.
F) Les tests gratuits
Dans le cadre d’une candidature auprès d’une agence, les tests gratuits sont monnaie courante, mais certaines entreprises les rémunèrent. Ces éléments permettent de savoir si le travail demandé est un véritable projet. Un test gratuit avec délai imposé peut être révélateur. Il peut signifier que l’agence postule elle-même auprès d’un client final, et qu’elle n’est pas sûre d’obtenir la mission. Il peut aussi malheureusement être le signe de pratiques douteuses de la part de l’agence qui fera travailler gratuitement un linguiste alors que le client final la rémunère pour cette traduction. Si le test n’est pas rémunéré, je demande un délai ou de raccourcir l’échantillon si nécessaire. En ce qui concerne la longueur du test, je préconise en dessous de 1000 mots.
3- Comment mieux m’organiser dans mon activité de traduction
Question très pertinente de l’une des personnes que j’accompagne, lors de notre dernier entretien en visio. Elle m’indique avoir parfois du mal à s’y retrouver entre ses e-mails, les projets qu’elle traite et sa facturation en fin de mois. Je vois à peu près dans quel imbroglio elle se trouve et imagine la scène au moment de la facturation.
A) Créer un rapport d’activité
Je lui demande alors si elle dispose d’un système pour recenser toutes ses tâches et ses projets, ce qui n’est pas le cas. Concrètement, elle farfouille dans ses e-mails en fin de mois pour créer sa facture. Je lui explique que si actuellement elle a peu de clients, c’est peut-être encore gérable, mais risqué. Le risque étant d’oublier un projet et de tout simplement omettre de le facturer. Et lorsque sa base de clients s’élargira, la situation deviendra ingérable et anxiogène.
Je lui suggère alors deux possibilités en fonction de son budget. La première consiste à créer un fichier sous Excel dans lequel elle reportera toutes les demandes de projet. Les références, le tarif du bon de commande, le trimestre, le nom du client, la date de facturation de paiement. Il est possible d’y ajouter autant de détails qu’on le souhaite, et même une colonne pour les commentaires. C’est ce que j’appelle le rapport d’activité. J’en ai tenu un à mes débuts en tant que freelance. Il était basé sur le modèle que l’on utilisait en agence.
B) S’équiper d’un logiciel de gestion et facturation
La seconde possibilité consiste à s’équiper d’un logiciel. Aujourd’hui, j’utilise LSP Expert, un logiciel de gestion et de facturation qui me facilite la vie et l’administratif. Ce logiciel n’est pas gratuit, mais l’une des deux personnes qui l’ont conçu connait le monde de la traduction et a même exercé le métier. Cet outil est donc précisément adapté.
Je m’en sers pour tout : enregistrer mes tâches, effectuer mes factures, créer mes devis, me chronométrer. J’aime aussi les différents rapports qu’il génère. Je peux voir ma rentabilité par client, par service, etc.
Voilà, vous connaissez désormais quelles sont les trois questions que me posent les linguistes novices et mes réponses. Cette liste n’est pourtant pas exhaustive. En treize ans d’activité, dont plus de huit en tant qu’indépendante, j’ai pu observer diverses manières de fonctionner et de se lancer. Une chose est sûre, dans notre cursus de formation, nous ne sommes pas formés à l’entrepreneuriat, ce qui est vraiment dommage. Car l’esprit d’entreprise s’apprend, se muscle. Un traducteur indépendant doit réussir à se structurer et à s’organiser au mieux afin d’être plus efficace et d’évoluer. Ce qui est loin d’être évident, je suis passée par là. C’est pourquoi aujourd’hui je suis heureuse de pouvoir aider de jeunes traductrices qui en savent déjà beaucoup sur le statut de la microentreprise et de l’Entrepreneur Individuel, mais qui ont besoin d’être aiguillées pour mieux gérer leur activité de traduction au quotidien. Le programme Boussole a aujourd’hui un nouveau visage. Être mentor.e ne consiste plus uniquement à orienter vers les organismes adéquats, ni à informer sur les démarches administratives. Ces formalités étant déjà bien connues des jeunes indépendants, c’est un suivi plus ciblé qui est désormais nécessaire.
