Traduire pour le tourisme. Et la planète alors ?

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Faut-il arrêter de voyager pour tenter d’atténuer le dérèglement climatique ? Traduire pour le tourisme contribue-t-il à la circulation des voyageurs ? Quelle place occupe le traducteur de contenus touristiques au sein de ces enjeux ?

À l’heure où la sensibilisation du grand public pour préserver l’environnement prend de l’ampleur, le train, même s’il a de plus en plus la cote en France, reste un mode de transport onéreux. Nombre de nouvelles offres de voyage sont proposées dans une optique plus écoresponsable, et plus éthique. Toutefois, le tourisme est aujourd’hui débordant de contradictions. C’est ce que j’ai pu constater lors de mon déplacement au salon Top Résa IFTM des professionnels du tourisme en octobre 2023. En tant que traducteur.ice spécialisé.e dans le voyage, quelle est notre place, quels choix s’offrent à nous ?

Dans cet article, je dresserai un constat succinct de mes observations au salon Top Résa. J’évoquerai ensuite la place du traducteur dans la promotion de destinations étrangères, les prises de conscience qui ont été les miennes, et enfin je dresserai une liste des choix qui s’offrent au linguiste.

 

1 Constats sur un salon international

 

Au salon Top Résa qui se tenait Porte de Versailles début octobre, j’ai eu l’occasion d’échanger avec des professionnels européens et du monde entier. Certains veulent se préparer à l’arrivée de touristes français. Depuis octobre, Air France propose désormais des vols directs jusqu’au Costa Rica, chaque jour, même si la compagnie aérienne française a cessé de desservir la République dominicaine, pour cause de manque de rentabilité. En cause, le tarif exorbitant du kérosène sur place. Elle cède également les vols vers les Maldives à ses concurrents, mais rouvre ses lignes vers la Chine.

 

J’ai également constaté que la Grèce avait mené une campagne publicitaire très spécifique et non moins controversée : les Greekends. Celle que l’on nomme la terre des dieux a subi des incendies dévastateurs cet été, une canicule inédite puis les pires inondations de son histoire. En dépit de ces tragiques catastrophes, elle incite les voyageurs à venir en terre grecque uniquement pour des week-ends.

Une aberration écologique. Ce slogan m’a mise très mal à l’aise et j’ignore quelle aurait été ma réaction si j’avais eu à adapter ce type de publicité en français.

En revanche, un espace consacré au tourisme responsable a été le cadre de nombreuses prises de parole pendant ces trois jours. C’est à mon humble avis bon signe. Mais j’avoue aussi que le contraste était assez saisissant. D’un côté cet espace près des professionnels de destinations françaises, puis d’un autre, des destinations telles que les Bahamas avaient aussi répondu présents.

D’après Greenpeace France, le secteur aérien contribue à hauteur de 6 % au réchauffement climatique. Sur le plan mondial, une étude scientifique menée en 2020 par Lee & all évalue à 3,5 % la contribution du transport aérien au réchauffement climatique total dû à l’activité humaine.

Le nombre de destinations éloignées et la présence d’un espace « tourisme responsable » à ce salon ont mis en avant les contradictions criantes de l’industrie actuelle du tourisme.

En tant que communicants et aidant les marques à s’adresser à une audience française, nous sommes un maillon de la chaîne. En effet, les traducteurs aident les acteurs du tourisme de pays parfois très exotiques à inciter les vacanciers à venir séjourner dans leur pays, voire à prendre l’avion. Si traduire c’est trahir, sommes-nous des traîtres d’un point de vue écologique ?

 

Traduire pour le tourisme : trahir le climat ?

Un traducteur traduit vers sa langue maternelle. Dans le domaine du tourisme, un traducteur francophone va donc promouvoir des destinations accueillant des vacanciers venant principalement de France. Des destinations, plus ou moins exotiques, qui impliquent parfois un long voyage. La distance entre la France et la destination va être parcourue le plus souvent en avion. On sait également que les compagnies aériennes communiquent dans de nombreuses langues. Alors contribuons-nous en tant que linguistes spécialisés en voyage et en tourisme à abîmer notre planète ?

 

En tant que traductrice de langue maternelle française, je suis naturellement portée vers les destinations non francophones. Les offices de Tourisme, agences, ou encore les hôteliers ont besoin de traduire des contenus pour attirer des voyageurs de l’Hexagone. Parce qu’ils disposent du personnel d’accueil sur place capable d’échanger en direct en français, l’intérêt pour eux de communiquer dans cette langue est d’autant plus pertinent.

 

Quelle serait la solution ? Que les touristes francophones cessent de voyager à l’étranger et donc ne plus traduire de contenu permettant de les informer et de les accueillir ? Ne plus traduire pour ne plus attirer les étrangers dans une destination lointaine ? Radical non ? Pour ma part, devrais-je arrêter de traduire des contenus mettant en avant des destinations trop exotiques qui impliquent de prendre l’avion ?

 

Malgré ces bonnes intentions pour le climat, que deviendraient les populations qui vivent du tourisme ? Celles-ci se retrouveraient en première ligne d’une telle mutation de cette industrie. L’impact sur leur niveau de vie et sur l’éducation de leurs enfants serait considérable.

Conscience des enjeux et choix personnels

Pour ma part, je suis consciente de l’impact de l’aérien sur le climat, des enjeux environnementaux d’aujourd’hui.

Mais il faut prendre en compte aussi l’ombre climatique. Concept créé par la journaliste Emma Pattee, journaliste. Quelqu’un qui prend régulièrement l’avion pour donner des conférences sur les avancées de la science ou des recherches sur le climat aura une ombre climatique moins importante que quelqu’un qui ne prend jamais l’avion, mais qui travaille pour une compagnie pétrolière, par exemple.

J’ai fait le choix de ne plus partir aussi loin en vacances qu’avant. J’ai eu la chance de pouvoir voyager par le passé lorsque j’avais entre 20 et 30 ans : Polynésie, Asie, Amérique latine, Europe. Désormais, je pars moins loin, moins longtemps. Des évolutions dans ma vie personnelle, mais aussi des choix ont généré ce changement. J’ai appris à apprécier la beauté de ce qui m’entoure, à m’en contenter. Je reste très reconnaissante des fantastiques voyages que la vie m’a offerts, j’en garde des souvenirs impérissables. Aujourd’hui, bien qu’active mais plus sédentaire, et emplie d’autres souhaits pour l’environnement dans lequel je me trouve, je n’ai pas pris l’avion depuis plus d’un an ni ne projette de grand voyage.

J’ai choisi de m’installer en campagne, en zone agricole. J’y cultive mon potager, et je plante des arbres. Bientôt, chèvres et moutons viendront m’assister dans l’entretien de cette terre fertile. Et cette situation me ravit chaque jour.

 

Choix assumés et expérience

Je suis passionnée de voyages et spécialisée dans l’accueil et les hébergements. Pour moi, pas question de renoncer à traduire ce type de contenus.

Sélectionner les destinations ? Pourquoi pas, mais je dois reconnaître que celles que je connais m’attirent forcément davantage. En traduction, mieux vaut connaître son sujet, et si en plus celui-ci nous plaît, alors c’est tant mieux.

 

Le Costa Rica

Chaque fois que je suis partie loin, mon séjour a duré au moins 15 jours. Le plus prolongé s’est étendu sur deux années, c’était au Costa Rica.

Puisque j’ai vécu deux ans là-bas, traduire et adapter des contenus pour cette destination ne me pose pas de problème. Le voyage est long et l’impact carbone sensible, certes, mais si le voyageur est incité à rester plus longtemps sur place, pourquoi pas ? D’autant plus que ce pays promeut un tourisme vert, en témoigne la proportion de son territoire classée parc naturel et protégée.

S’il est sensibilisé à l’environnement, à un tourisme plus éthique, le voyageur choisira avec soin des hébergements et des activités dans le respect de la communauté et de la biodiversité du pays qu’il visite.

Une destination peut contribuer à éveiller les consciences, à amener une personne à voir le monde autrement. Même si j’ai toujours aimé la nature, ma parenthèse de vie au Costa Rica m’a permis de réaliser à quel point nous sommes un tout. Rien de tel qu’une excursion dans la canopée pour se rendre compte que la nature est omniprésente. La biodiversité prend une part prépondérante, et c’est à nous, humains soi-disant tout puissants, de nous adapter.

 

L’Inde

 

Partir en Inde n’est pas anodin. On dit souvent qu’il n’y a pas de demi mesure, on aime ou on déteste. Il ne s’agit pas de voyeurisme ni de chercher à se rassurer sur sa propre vie. Au contraire, découvrir des modes de vie radicalement différents éveille un autre regard sur le monde. Le célèbre adage « les voyages forment la jeunesse » pourrait se décliner sous la forme suivante « les voyages forment la sobriété ». L’Inde m’a appris à me contenter de ce dont je dispose, à être plus reconnaissante vis-à-vis de ce que j’ai déjà.

En France, la plupart des citoyens ne mesuraient pas à quel point l’eau est précieuse, jusqu’à subir des coupures cet été. Si l’on a voyagé dans des pays où l’eau ne coule pas de source, où les coupures d’eau et d’électricité sont récurrentes et peuvent parfois durer, alors on sait toute l’importance de préserver ces ressources, de les économiser. Il ne s’agit que d’un exemple, valable aussi pour la nourriture.

 

Traduire pour le tourisme avec un positionnement conscient

  1. Promouvoir les transports décarbonés

Un linguiste écoresponsable qui traduit dans le domaine du tourisme pourra éventuellement sélectionner les secteurs qu’il vise.

Par exemple, il pourra traiter moins de contenus des compagnies aériennes, voire les refuser s’il peut se le permettre. Il veillera plutôt à choisir des modes de transports plus décarbonés, tels que le ferroviaire ou le maritime et même des activités sans impact telles que le cyclotourisme ou encore la randonnée.

 

 2.Hébergements écoresponsables et éthiques

De même, il privilégie des hôtels et autres solutions d’hébergement qui affichent et pratiquent eux-mêmes une démarche écoresponsable. Étudier le site internet de l’hébergeur permet de savoir quelles sont ses pratiques. Les marques engagées ont de plus en plus tendance à le retranscrire dans leur vitrine, à savoir en mettant en avant leurs valeurs dans leur page À propos ou en créant une page Eco Responsabilité.

 

3.Antisurtourisme

Choisir un contenu de niche plutôt que le tourisme de masse va aussi dans le sens de l’écoresponsabilité.

La reprise du tourisme après la pandémie fut exponentielle. Avant le COVID-19, le tourisme international enregistrait une hausse de 3 à 4 % par an. Le secteur a été quasiment à l’arrêt pendant deux ans. La plupart des destinations ont enregistré une hausse sensible de leurs recettes liées au tourisme en 2022. Ces dernières ont franchi le cap des 1 000 milliards de dollars, soit 64 % des niveaux d’avant la pandémie. 

 

D’après l’Organisation mondiale du tourisme, 95 % des touristes mondiaux visiteraient moins de 5 % des terres émergées. À l’échelle de la France, c’est 80 % de l’activité touristique qui se concentre sur 20 % du territoire. (Source vie publique)

Mettre en avant des territoires encore inconnus, inviter à sortir des sentiers battus est non seulement une excellente solution, et tout à fait gratifiante pour un traducteur.

 

Conclusion

L’industrie du tourisme est contradictoire, et le salon IFTM Top résa en est un exemple criant. D’une part, certaines nations dépendent essentiellement du tourisme et ne plus promouvoir leur pays ni accueillir de touristes étrangers aurait des conséquences désastreuses pour leur économie et les modes de vie des locaux. D’autre part, promouvoir un tourisme plus vertueux, plus respectueux de l’environnement et des communautés serait un bon choix, mais inenvisageable pour les destinations uniquement accessibles par avion pour l’instant. Et le traducteur qui véhicule les communications des marques dans tout ça ? L’idée n’est pas d’arrêter de traduire pour le tourisme, mais de faire des choix conscients en fonction de ses convictions. Viser l’alignement entre ses valeurs et ses missions. Les appliquer dans sa propre vie pour plus de cohérence et de crédibilité. C’est au moins ce que je tente de faire aujourd’hui. Vous partagez mes valeurs ? Vous avez une destination, un hébergement à promouvoir ? Contactez-moi.